Bakhita, théologienne de l’humilité

Fév 24, 2013 No Comments by

Bakhita me cherchait depuis longtemps sur les routes que nous parcourons ensemble. Celles de l’esclavage qui existe encore, d’une Afrique avec tant de blessures ouvertes et oubliées, mais aussi d’un continent qui est en train de changer rapidement et qui peut tant nous donner. Finalement nous nous sommes rencontrées. La demande de parler d’elle, qui a disparu le 7 février 1947 à Schio, a favorisé une rencontre rapprochée qui m’a fait découvrir combien elle était présente, sans que je le sache, dans ma vie. Combien son histoire est prophétique et actuelle.

C’est celle de milliers et de milliers d’esclaves de son époque, mais aussi des victimes de la traite des êtres humains, pratiquée aujourd’hui par la criminalité organisée pour le commerce de la prostitution. De ces millions de femmes, seulement en Europe cinq-cent-mille chaque année, – qui sont enlevées par la tromperie et de faux mirages – pour être réduites en esclavage.

Bakhita, en plus d’être  « chanceuse » (tel est la signification de son nom), était aussi prédestinée. En témoignent les pages du petit, mais intense Journal qu’elle dicta en 1910 à une consœur « sur le souhait de la Révérende Mère supérieure » de la Congrégation des filles de la charité de Madeleine de Canossa, chez qui elle entra le 7 décembre 1873.

Née en 1869 dans le village d’Olgossa, dans le Darfour (Soudan), elle avait huit ans lorsqu’elle fut enlevée. Vendue et revendue sur les marchés d’El Obeid et de Khartoum, elle fut d’abord achetée par un riche arabe et ensuite par un général turc. Les coups de fouet quotidiens réduisirent souvent son petit corps en une unique plaie, de douloureux tatouages la conduisirent au seuil de la mort, ses seins furent martyrisés par une violence gratuite et cruelle. Et pourtant dans le récit, dicté par la « petite sœur noire », il n’y a jamais un signe de vengeance ou de haine pour le martyre qu’elle a subi. Tandis qu’affleure en permanence une force qui a quelque chose de surnaturel. Une force qui lui donne le courage de ne pas se rendre, même dans les situations les plus extrêmes.

Bakhita, dans la première partie de son existence, ne sait pas qui est Dieu, mais Lui la sauve miraculeusement à plusieurs reprises. Il lui fait rencontrer le consul italien résident à Karthoum, Callisto Legnani, à qui elle est vendue et de qui elle obtient d’être amenée en Italie, où elle est cédée à la famille d’un riche commerçant qui vit à Mirano, dans la province de Venise. A partir de ce moment-là elle commence à parcourir ce sentier lumineux qui lui fera rencontrer le Christ, « el vero Paron », ( « le vrai Patron ») comme elle l’appelait en dialecte vénitien, l’unique langue qu’elle pratiquait.

Illuminato Cecchini, homme de grande foi et défenseur combattif des pauvres, lui offrit un jour un petit crucifix d’argent et lui expliqua qu’il s’agissait de Jésus, Fils de Dieu, mort aussi pour elle. Foudroyée, Bakhita écrit sur son Journal : « Je me rappelle que, voyant le soleil, les étoiles, les beautés de la nature, je me disais : ‘qui sera jamais le patron de ces belles choses?’. Et j’éprouvais une grande volonté de le voir, de le connaître, de lui rendre hommage. Et maintenant je le connais. Merci, merci mon Dieu ».

Un « Paron » (Patron) tellement différent de ceux qu’elle avait eu. Non seulement il l’aime, mais il a donné sa propre vie pour la sauver. C’est une révélation qui accueille sans possibilité d’exclusions ou de doute. Qui comble totalement son existence et la transforme en une créature de lumière et d’amour, toujours disponible avec gentillesse et discrétion, avec une affectueuse participation, à aider qui s’adresse à elle. Sa vie devient un colloque permanent avec ce « Paron » et, lorsque la dernière patronne veut la ramener avec elle à Karthoum, avec un geste courageux et empreint de souffrance, elle refuse de la suivre. Elle qui a toujours obéi sans jamais lever la tête, sans jamais se lamenter, pas même quand elle était fouettée, elle accomplit l’unique grand acte décisif de rébellion de sa vie. Elle lutte et obtient de demeurer au sein de la congrégation des canossiènes, à Venise, parce qu’elle veut se consacrer à ce Dieu qu’elle a connu depuis peu, mais qui depuis toujours est auprès d’elle.

« Bakhita est la démonstration que le christianisme peut transformer les esclaves, c’est-à-dire les hommes qui ont perdu le sens de leur propre personne, en personne capables d’une force inattendue. C’est la certitude qu’à travers le Christ l’homme peut passer d’un état de marginalisation à un état  éternel de dignité de grandeur et de liberté. Et cela vaut non seulement pour l’Afrique, mais pour tout le monde. L’action de promotion humaine du christianisme à travers des personnes comme Bakhita est immense même si souvent cela n’est pas connu. Un rôle fondamental notamment pour la promotion et la dignité de la femme. Personne n’a fait pour la femme ce qu’a fait le christianisme et Bakhita en témoigne » a écrit don Divo Barsotti.

Le chemin vers la sainteté de Bakhita est un itinéraire à la portée de tous. Il se mêle avec le quotidien le plus caché, discret, dépouillé de privilèges et de tout pouvoir et possession, riches de petits gestes concrets, de dévouement gratuit à l’autre. De nombreux miracles  faits de son vivant et du ciel constellent ce chemin. Mais le miracle le plus grand est la fidélité silencieuse et cachée, l’abandon total, la grandeur humaine et spirituelle atteinte par cette inconnue « théologienne de l’humilité »  qui, les mains vides, a su transformer la souffrance en un chant d’amour et de joie. D’espérance.

 

Mariapia Bonanate

http://www.osservatoreromano.va

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